dimanche 16 août 2015

Google, le nouvel Alphabet ? #28

Vous vous intéressez à Google ? Vous faites partie des 95,46% de français qui l'utilisent comme moteur de recherche ? Et bien figurez-vous que Google n'existe…plus ! Bon d'accord, c'est presque vrai et nous allons voir pourquoi :  un changement bien plus qu'anodin a en effet été opéré cette semaine.


Auriez-vous récemment manqué un évènement marquant concernant la vie de l'entreprise Google ? Je fais bien référence à l'entreprise qui par sa gamme de services est omniprésente dans votre vie : boite mail Gmail, vidéos sur Youtube, GPS sur Google Maps, Android sur les smartphones, Google Adwords pour le référencement internet pour n'en citer que quelque uns !
Particuliers, il est peu probable que vous n'utilisiez pas un de ces outils ; professionnels, essayez d'imaginer vendre vos produits sans être référencé sur le moteur de recherche. Google dépendance vous avez dit ?
Et bien depuis ce lundi 10 Août 2015, Google n'existe plus ! Rassurez-vous, le moteur de recherche qui enregistre chaque jour 3,3 milliards de requêtes est bien toujours là, mais Larry Page son cofondateur a annoncé via un post de blog que le groupe allait modifier sa structure avec la naissance d'une société mère nommée : "Alphabet" !

Vous n'êtes pas sans savoir que l'entreprise Google principalement connue pour son moteur de recherche est en outre présente sur d'autres secteurs. Les projets les plus connus du grand public sont  les lunettes connectées "Google Glass" (qui ont d'ailleurs été arrêtées en début d'année) et la "Google Car", voiture complètement autonome dont les premiers modèles sillonnent déjà les routes californiennes.
En réalité, ces projets aussi fous soient-ils ne sont que la face émergée de l'iceberg. Google investit, et ce depuis des années, dans tous les projets qui seront demain au coeur de nos vies : objets connectés, robotique, intelligence artificielle. Il a ainsi racheté discrètement les meilleures entreprises de ces secteurs et a débauché les plus grands scientifiques pour travailler sur ces projets.
De part sa puissance financière, Google se révèle être un acteur ultra-puissant, presque inarrêtable : en 2014, son chiffre d'affaires ($66 milliards) était par exemple supérieur au PIB du…Luxembourg !

Contrôler un mastodonte ?

Sundar Pichai, nouveau dirigeant de Google
Google est donc un acteur surpuissant et cela ne plait pas à tout le monde. Avec son portfolio d'activités, il se positionne sur différents marchés et aspire à les dominer ; avec l'avènement de l'ère numérique, la multiplication des objets connectés qui atteindront le nombre de 50 milliards en 2020, le développement exponentiel des technologies qui permettent des progrès considérables dans bien des domaines (médecine notamment), cette influence se veut grandissante dans des proportions que l'on ne peut même pas imaginer.
Le simple fait que Google ait accès à nos mails (Gmail), à nos préférences, désirs, recherches via son moteur de recherche, position via Android et son service Google Maps lui confère un pouvoir sans précédent qu'il va falloir contrôler d'une manière ou d'une autre. C'est la raison pour laquelle le régulateur s'est penché sur son cas. Il fait en ce moment l'objet d'une procédure de la Commission Européenne qui après avoir mené une enquête pendant plusieurs années l'accuse d'être en situation de "position dominante" sur son activité de moteur de recherche. En clair, Google favoriserait ses propres résultats à travers son service de comparaison "Google Shopping" au détriment d'autres acteurs : l'entreprise à jusqu'au 31 Août pour répondre de ces accusations. Elle risque en plus d'une amende équivalant à 10% de son chiffre d'affaires devoir changer ses pratiques en la matière et cela par une éventuelle séparation de son service de recherche et de ses activités commerciales pour plus de clarté.
Aux Etats-Unis, Google est également inquiété par la "Federal Trade Commission" qui a mené une enquête sur ses pratiques anti-concurrentielles sans donner de suite.
Google se voit aussi régulièrement attaqué pour ses pratiques d'optimisation fiscale, il n'a l'année dernière par exemple presque pas payé d'impôts en France compte tenu de son activité. Il lui suffit de facturer ses services de publicité en Irlande ou dans un autre pays a fiscalité avantageuse pour réduire de facto son chiffre d'affaires réalisé dans l'hexagone. Facile (et légal).

Il faut bien avoir compris tous ces éléments pour saisir les enjeux de la création de la holding (ou maison mère) "Alphabet" qui chapeautera les différentes entités que nous avons citées.
Alphabet sera désormais dirigé par les deux co-fondateurs de Google, Larry Page et Sergey Brin tandis que Sundar Pichai aura la responsabilité de Google.

Les différentes entités
Cette différenciation des activités permet une clarification de la stratégie du groupe et notamment financièrement vis-à-vis des investisseurs, rendant ses entités plus autonomes et donc plus indépendantes avec pour chacune un nouveau dirigeant désigné : une réponse indirecte aux accusations dont il était régulièrement la cible.
Si c'est son activité de moteur de recherche qui tire le groupe financièrement avec 90% de son chiffre d'affaires réalisé par la publicité (et une part de marché de plus de 30%), les dirigeants du groupe sont désormais bien plus attirés par des projets que l'on pourrait qualifier de "futuristes".

L'alpha et l'omega ?

Futuristes ? Oui, comme je le disais plus tôt, l'objectif de Larry Page et Sergey Brin est bel et bien de transformer l'humanité et pas moins. A cet égard, le nom "Alphabet" n'a rien d'anodin : le groupe veut simplement se positionner comme l'alpha et l'omega, le début et la fin d'un nouveau monde en créant un nouveau langage, numérique et universel. Pas convaincu ? Pourquoi selon vous le nouveau site de Alphabet se prénomme-t-il donc abc.xyz ?
Cette analyse de la stratégie du groupe n'est pas nouvelle et est portée par les plus grands experts comme le docteur Laurent Alexandre, régulièrement cité lorsque l'on parle de Google.
Bruno Teboul, directeur scientifique du groupe Keyrus faisait cette semaine une analyse lucide :
"C'est une volonté philosophique portée par les dirigeants de Google de transformer l'humanité par Google. C'est un vrai dessin messianique"
Comme je l'ai rappelé un peu plus tôt, Google investit massivement dans les nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives plus connues sous l'acronyme NBIC. Objets connectés, robotique mais également intelligence artificielle, la stratégie de Google en la matière a pour spécificité qu'elle n'a pas de limites.
L'idée est simple, utiliser toutes les potentialités des technologies pour modifier l'homme et augmenter ses capacités physiques ou mentales. En ligne de mire, un homme hybride avec des systèmes électroniques intégrés, la fusion du cerveau et de l'informatique, et le mythe de l'homme surpuissant, immortel qui prend le contrôle de son existence jusqu'à détruire la mort. Vous avez tous les ingrédients du transhumanisme.

Ces projets aux allures futuristes sont en réalité plus proches que nous ne pourrions l'imaginer. Ray Kurzweil directeur de l'ingénieurie de Google faisait le mois dernier la prédiction que dès 2030 la pensée humaine serait un modèle "hybride de pensées biologiques et non biologiques". Au rayon des évolutions, Google ambitionne sérieusement d'augmenter l'espérance de vie de 20 ans à l'horizon…2035 !
De manière concrète, ces projets sont gérés à travers :
- Calico (California Life Company), entité qui s'attaque aux maladies dégénératives et donc à l'allongement de l'espérance de vie.
- X Labs qui est le laboratoire scientifique secret de Google et qui s'occupe de différents projets avant-gardistes.
Ces deux entités sont assez controversées aux Etats-Unis notamment et la création de "Alphabet" va permettre de mieux les dissocier des autres activités plus classiques du groupe. Cela signifiera aussi que ils pourront être arrêtés de manière bien plus faciles si ils n'obtiennent pas la réussite escomptée.

Des craintes exprimées

Vous aurez du mal à trouver une telle lecture des évènements dans la presse qui n'évoque que de manière parcellaire la signification d'une telle restructuration et la symbolique qu'elle sous-tend, sans prendre en compte à mon sens la logique implacable de la stratégie de Google et son objectif.
On entend également très peu les autorités, dirigeants nous parler de tout cela. Est-ce par manque de clairvoyance, manque du sens de réalité ou de courage je ne sais pas mais en tout état de cause je trouve cela dommage.
Il ne s'agit pas de bâtir le camp des anti et celui des pro-Google mais d'offrir une lecture globale de ce qui est bien plus qu'une entreprise, bien plus qu'un projet ordinaire et qui pourrait nous concerner plus vite que l'on ne le croit. Tous ces projets n'ont de futuristes que le nom et d'éminentes personnes commencent à prendre publiquement position pour avertir des potentiels dangers qu'ils comportent.
Le fondateur de DeepMind, société d'intelligence artificielle rachetée par Google a ainsi déclaré que "l'intelligence artificielle peut menacer l'humanité dès le 21ème siècle". Elon Musk, l'un des patrons les plus influents de la planète à la tête de SpaceX (fusées) et Tesla (voitures électriques) investit plusieurs millions de dollars dans des projets visant à contrer l'intelligence artificielle qui est pour lui "la plus grosse menace de notre existence […] potentiellement plus dangereuse que les bombes nucléaires". On ne peut pas dire que le multimilliardaire américain soit le premier venu !

Google a la particularité de fasciner et d'inquiéter. Du projet "Loon" consistant à envoyer des ballons dans l'atmosphère afin de relier les zones les plus reculées à internet à celui de créer un bracelet anti-cancer qui détruirait les cellules cancéreuses, Google représente un réel espoir pour l'avenir et il ne cesse d'investir dans de nouvelles activités avec 13% de son chiffre d'affaires réinvesti chaque année dans la recherche et développement.
De l'autre côté, on est en droit de se demander qu'est ce qui va pouvoir empêcher l'entreprise américaine de mettre en place sa vision du monde telle que nous l'avons décrite.

Google est à lui seul révélateur des défis auxquels nous allons faire face : 2035 c'est demain, c'est déjà aujourd'hui, on ne se trouve pas dans des problématiques comme la concurrence entre les taxis et uber qui n'existeront de toute façon plus quand la voiture autonome sera la norme, on fait état d'enjeux bien plus importants. Il serait souhaitable que l'avenir de l'humanité ne se passe pas sans nous.

[L'anecdote du jour]

Peu après l'annonce de la création de la holding "Alphabet", on a alors remarqué une chose assez amusante : le compte Twitter @alphabet dont on pouvait penser qu'il allait revenir à la néo-entreprise était en réalité…déjà attribué ! Il s'agit du compte d'un père de famille américain, Chris Andrikanich que l'on avait il y a quelques années surnommé "Alphabet", quelle drôle d'idée !
L'internaute s'est demandé ce qui se passait lorsqu'il a reçu des centaines de notification suite à l'annonce de la création du groupe ce lundi. Pour lui, ce pourrait être le pactole, une journée pas comme les autres qui pourrait lui rapporter gros. Reste à bien négocier le rachat de son compte !

samedi 25 juillet 2015

Et si la politique était à son tour uberisée ? #27

L'uberisation de l'économie est au coeur de tous les débats actuels. Le conflit du mois dernier entre les taxis et Uber a mis au jour un phénomène qui est en train de transformer radicalement notre économie, notre époque. 
La politique peut-elle être à son tour uberisée comme le souhaite Rafik Smati ? Décryptages.


Bien cerner l'affaire "Uber"

Vous avez sûrement eu vent du conflit qui a semé la pagaille à Paris avec des manifestations de taxis  parfois très brutales contre les chauffeurs "Uber". Uber, c'est tout simplement le nom d'une start-up américaine créée en 2009 et qui met en relation des individus et des véhicules de tourisme avec chauffeur (communément appelés VTC) via un application mobile.
Ces VTC sont tout à fait légaux en France puisque les chauffeurs sont des professionnels et on compte déjà beaucoup de sociétés dans le secteur (Le Cab, Chauffeur Privé). Cependant, si ils ne détiennent pas la fameuse licence de taxi (qui coûte entre 200 000 et 230 000 euros à Paris), les chauffeurs de VTC ne sont pas autorisés à "marauder", c'est à dire à attendre leurs clients sur la voie publique et sont ainsi dans l'obligation de passer par une plate-forme : en l'occurrence, une application mobile ou un site internet.
Ces sociétés sont en concurrence directe avec les compagnies de Taxi dont G7 qui a quasiment le monopole du marché à Paris ; en effet, elles proposent un service plus flexible, de meilleure qualité à un prix souvent équivalent voire moins cher.
Il ne faut pas confondre ces VTC dont fait partie Uber et le service "UberPop" émanant de la même entreprise et qui lui a été interdit. Il consistait à mettre en relation des clients avec des particuliers qui, possédant une voiture l'utilisaient pour faire du transport de personnes et ainsi réaliser un complément de revenus.

L'uberisation fait donc directement référence à la société Uber et à cette nouvelle vague d'entreprises dont elle représente la face la plus émergée. On définit l'ubérisation comme un phénomène qui transforme l'économie traditionnelle en une économie digitalisée. Nicolas Colin qui est expert dans ce domaine en parle magnifiquement:
"Il s'agit d'une substitution générale d'une façon de produire et de consommer -qui correspond à l'ancienne économie- par l'économie numérique qui est déployée par des entrepreneurs qui se mettent à l'écoute des individus et qui découvrent qu'un certain nombre de besoins ne sont pas satisfaits par l'économie traditionnelle. En s'associant directement avec les eux, ils développent des nouvelles propositions de valeurs plus simples, fluides, stimulantes, pas chères et innovantes. Cela réveille les consommateurs : ils prennent conscience qu'ils peuvent être servis beaucoup mieux pour beaucoup moins cher."
Un nouveau monde à comprendre

De nouveaux entrepreneurs, de nouvelles startups viennent donc bousculer l'ordre établi utilisant toutes les possibilités offertes par le numérique.
Le concept de multitude est à ce titre très intéressant, il vous concerne, il me concerne, il concerne les milliards d'individus qui deviennent de plus en plus connectés grâce aux nouvelles technologies, reliés entre eux ; cette multitude est grâce au numérique devenue très puissante et c'est pour cette raison que la course aux données est aujourd'hui primordiale pour les entreprises qui essayent de nous connaitre au mieux, jusqu'à s'immiscer dans notre vie privée. La connaissance de cette multitude sera sans demain le levier numéro 1 de croissance pour les entreprises.
L'individu occupe déjà un rôle actif comme le montre les nombreux systèmes de notation, recommandation que l'on peut trouver chez Airbnb, TripAdvisor ou encore Uber. Concernant ce dernier, l'utilisateur va après chaque trajet pouvoir noter le chauffeur entre 1 et 5 ce qui va permettre de conserver une qualité de service optimale tout en renseignant au mieux les utilisateurs ce qui leur apportera une sécurité supplémentaire. L'investisseur Oussama Ammar disait justement:
"Une erreur classique est de penser que la valeur d'une société numérique se trouve dans sa technologie alors qu'elle se situe tout simplement dans une gestion client exceptionnelle"
Alliées à la multitude, ces entreprises peuvent renverser des situations préétablies, des monopoles en développant un service à haute valeur ajoutée comme nous le montre l'exemple d'Uber et des taxis.
Annoncer il y a quelques années qu'une société employant des chauffeurs privés allait pouvoir concurrencer les taxis pouvait relever de l'irréel, et pourtant...

Nous sommes aujourd'hui en plein coeur d'une transformation, dans une transition entre deux mondes qui ne parlent pas le même langage. L'ancien monde était composé de taxis qui n'ont jamais imaginé que l'on puisse les déloger de leur position quasi monopolistique et n'ont donc en conséquence jamais réellement améliorer leur offre en innovant. Le nouveau monde sera composé de VTC qui auront à coeur de mieux servir leurs clients et ce n'est pas le besoin qui manque. Si l'on considère le nombre de taxis+VTC à Paris, on se rend compte qu'il est 3 à 4 fois moins élevé qu'à Londres et New-York par exemple ; quant à la qualité, il suffit de lire des récits d'usagers des taxis parisiens pour s'en rendre compte.

On parlait jusqu'à présent beaucoup des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) dont la valorisation boursière ($1 675 milliards) dépasse celle de l'ensemble du CAC 40 ($1 131 milliards). Aujourd'hui, ce sont désormais les NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) qui sont les symboles de cette nouvelle ère numérique.

La politique, concernée ?

Nicolas Colin : ancien inspecteur des finances
 reconverti dans l'accompagnement de startups
Pour aborder le sujet sous l'angle politique, il était nécessaire de bien saisir les contours de ce phénomène d'uberisation de l'économie. Je n'ai bien sûr fait qu'effleurer ce sujet si vaste, si passionnant et qui s'inscrit dans ce que certains nomment la troisième révolution industrielle, l'ère de la connaissance ou encore la révolution numérique.
On commence à voir et à cerner ces transformations majeures qui se déroulent sous nos yeux, et on se demande forcément quels secteurs vont être impactés.
Nicolas Colin affirme qu'il vaut mieux considérer que "tous  les secteurs seront concernés"; concernant l'énergie par exemple dont on a du mal à penser qu'elle puisse être uberisée, on peut demain imaginer que chaque individu soit en capacité de produire et de stocker l'énergie nécessaire au fonctionnement de son logement via des batteries domestiques comme celles développées par Tesla.
On peut également étendre ce type de raisonnement au tourisme, à l'assurance, à la banque bien sûr et à beaucoup de domaines d'activité.

Alors pourquoi pas la politique ? On observe une certaine défiance vis-à-vis des hommes politiques et de leur capacité porter un projet pour notre pays, à apporter des réponses concrètes aux problèmes des français et notamment au chômage. La classe politique ressemble étrangement à la description de ces entreprises de l'ancien monde, à ces modèles qui appartiennent déjà au passé ; elle ne semble guère s'intéresser aux individus que nous sommes essayant d'amadouer la masse du peuple afin de remporter le prochain suffrage. Tout comme les taxis, elle n'a jamais été vraiment remise en cause et a donc campé sur ses positions.
On peut réellement s'interroger sur (1) la capacité des hommes politiques à comprendre cette entrée dans un nouveau monde et sur (2) leur volonté d'y rentrer réellement. Leur rôle est pourtant essentiel dans la mesure où ils doivent accompagner ce changement au risque de voir des cassures apparaitre dans la société, de voir une France dépassée dans la compétition mondiale, de vivre tout simplement des lendemains difficiles.

Dans une ère où les individus sont au coeur des préoccupations des entreprises, où des innovations constantes sont réalisées afin de leur créer de la valeur, où la rapidité d'exécution prime sur la complexité et la quantité, les citoyens vont-ils accepter longtemps un système inerte dans lequel ils ne se reconnaissent pas ?
Dans l'ancien monde, on pouvait promettre quelque chose et réaliser une autre ; désormais, on ne s'intéresse plus aux effets de communication des hommes politiques, on n'écoute plus le président parler dans ses allocutions télévisées pluriannuelles, on désire juste la réalisation d'un mieux, dans les actes comme on exigerait qu'une entreprise nous délivre une prestation. Hier les consommateurs, les individus, les citoyens que nous sommes étaient passifs : aujourd'hui ils se rendent compte qu'ils peuvent obtenir des meilleurs services à un prix inférieur et redoublent logiquement d'exigence.

Et si la politique était à son tour uberisée ? Beaucoup le souhaitent, quelques uns l'expriment mais trop peu y croient vraiment. La clé du sursaut de notre pays viendra pourtant certainement de son ouverture politique.

[L'anecdote du jour]
Il est toujours assez amusant de rappeler que c'est à Paris qu'est née l'idée d'Uber. Son créateur et dirigeant Travis Kalanik se rendait à une conférence des acteurs du Web mais ne trouva aucun taxi pour l'y conduire. Devant cette situation plutôt inconfortable et dans la fraîcheur de l'hiver parisien, le jeune homme eu l'idée de créer une application mettant en relation des utilisateurs et des chauffeurs de taxi, la géolocalisation de l'individu permettant d'optimiser le système.

samedi 18 juillet 2015

Livret A, un retour à la normale ? #26

Après une petite interruption estivale mon blog reprend des couleurs. Je ne vais pas me risquer à évoquer le cas Grec (bientôt!) qui évolue chaque jour mais plutôt celui du Livret A, le placement préféré des français et donc probablement le vôtre !


Tout le monde a déjà entendu parler du Livret A mais sait-on précisément de quoi il s'agit ? Figurez-vous qu'il faut remonter à 1818 pour voir sa création que l'on peut lier à celle de la Caisse d'Epargne à Paris: à l'époque, son objectif était de financer les dommages des guerres napoléoniennes…!
Il s'agit selon la définition d'un "compte d'épargne à taux réglementé, dont le revenu est défiscalisé" ; concrètement, toute personne peut ouvrir un (et seulement un) livret A avec un plafond de 22 900€ pour les particuliers. Il s'agit en langage financier d'un placement liquide ce qui permet à son détenteur de rapidement disposer de son argent s'il le désire. Ce ne sera donc pas le placement le plus rémunérateur que l'on pourra trouver sur le marché mais on dit souvent qu'il constitue une épargne de précaution : on ne touche que rarement à l'argent de son livret A ; de plus, comme tous les livrets d'épargne, il n'est pas soumis à l'imposition ce qui n'est pas sans avantage.
Jusqu'à la loi de modernisation de l'économie de 2008 (LME), on pouvait uniquement posséder un livret A dans une caisse d'épargne ou à la Banque Postale avant que la Commission Européenne demande à la France de l'ouvrir à la concurrence et donc aux autres établissements bancaires.

Le rôle de la Caisse des Dépôts

La collecte des fonds versés sur les livrets A est gérée par la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) qui est une institution financière publique d'interêt général. Pour des raisons historiques, cette dernière utilise ensuite ces fonds ainsi que ceux du livret développement durable (LDD) et du livret d'épargne populaire (EPP) pour 3 usages:
- financer le logement social et la politique de la ville
- faire des prêts aux collectivités locales pour financer les infrastructures
- placer le reste sur les marchés financiers (principalement sur le marché obligataire)

Le placement préféré des français

En France, on compte 61,6 millions de livrets A ouverts pour un total de 263 milliards d'euros (-1,2% sur une année) : ce sont les encours. Il est intéressant de se plonger plus en détails sur la composition de ces encours à laquelle nous donne accès la Banque de France dans son dernier rapport. On y apprend que l'encours moyen du livret A des personnes physiques est de 4 092€, loin du plafond de  22 900€ que nous évoquions un peu plus tôt ; on observe ensuite de fortes disparités puisqu'on comptait en 2014 44,7% de livrets A avec moins de 150€.

On arrive à présent à la question qui est chaque année au coeur du débat et qui justifie l'actualité du sujet: quel doit être le taux du livret A ? La détermination de ce dernier est relativement facile puisque il existe une méthode de calcul dont la version simplifiée consiste à prendre l'inflation (hausse des prix) sur les 12 derniers mois et à y ajouter 25 points de base (soit 0,25%).
Une fois ce taux théorique calculé, le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer peut soit proposer un autre taux soit s'en tenir à la méthode de calcul. Dans ce cas-là, le gouvernement qui a le dernier mot n'aura pas d'autre choix que de suivre sa recommandation ; dans l'autre cas, il sera libre de fixer un autre taux.
Ce dernier fait généralement l'objet d'une révision au début des mois d'Avril et d'Août chaque année.

Dépolitiser le livret A

Christian Noyer (photo) milite depuis quelques temps pour une baisse du taux du livret A qui est un non-sens économique, nous allons l'expliquer.
Il faut tout d'abord comprendre que le livret A n'est pas un compte d'épargne comme les autres ; son taux de rémunération constitue une valeur repère pour les autres livrets d'épargne.

On peut faire une comparaison avec les banques françaises qui se financent auprès de la banque centrale européenne : cette dernière leur prête de l'argent avec un taux directeur qui est actuellement proche de zéro (0,05% précisément). De la même manière, le taux du livret A représente le taux directeur de l'économie française indiquant le niveau d'accessibilité de l'argent auprès des institutions financières.

Les derniers chiffres publiés par l'Insee font état d'une inflation de +0,3% sur un an ; si l'on ajoute à cela les 0,25% de la formule, le taux du livret A devrait donc être proche de 0,5%.
Seulement, il est aujourd'hui à 1% et il n'est jamais passé sous ce seuil depuis sa création ! Le dilemme est donc le suivant : enfin respecter une logique économique ce qui fait consensus chez les experts et auprès du gouverneur de la Banque de France ou au contraire s'en tenir à des considérations politiques.
En effet, si l'on ne connait pas le fonctionnement du livret A, un taux à 1% parait de l'extérieur bien faible : difficile d'assumer un tel acte qui irait contre le pouvoir d'achat des français les plus modestes, et particulièrement en cette période pré-électorale.

Il faut baisser le taux

Seulement, les arguments de ceux qui soutiennent qu'une baisse du taux du livret A serait néfaste ne tiennent pas debout et il faudra donc le baisser. Comme nous l'avons vu, plus de la moitié des livrets A sont dotés de moins de 150€ et seulement 30% dépassent 3 000€. Peut-on vraiment affirmer que le pouvoir d'achat des français sera touché quand on sait qu'un abaissement du taux de 1% à 0,5% représenterait une perte de…4€ par an pour une personne possédant 750€ sur son livret. Pour la tranche haute, cela s'élèverait à 150€ pour un livret A atteignant 22 900€. Ce sont plutôt les personnes aisées qui seraient donc affectées.
La baisse du taux libérerait de l'épargne qui pourrait soit être mieux placée, soit bénéficier à l'économie par la consommation ou l'investissement: c'est justement ce dont la France a aujourd'hui besoin !

Ensuite, nous avons observé que le taux de financement des banques auprès de la BCE (0,05%) était aujourd'hui très faible avec un coût de l'argent quasi nul. Nous avons également vu qu'une partie des encours du livret A était placée sur les marchés financiers afin d'obtenir un rendement ; ce dernier se retrouve de plus en plus réduit car les taux sont poussés vers le bas. Ces placements rapportent donc de moins en moins d'argent mais on devrait dans le même quand même assurer un taux de 1% pour le livret A: absurde !

Il est aussi un argument qui consiste à dire que l"on a besoin du livret A pour financer la politique du logement. On se permettra de noter que ce n'est pas l'argent qui manque en la matière puisque 46 milliards d'euros (2% du PIB) sont déversés chaque année dans le logement sans d'ailleurs que l'Etat n'ait la moindre d'idée de leur destination !

Enfin, pour les organismes de logements sociaux ce taux n'est pas anodin: la dette de ces organismes est en effet indexée sur le taux du livret A quand la progression de leurs loyers est elle indexée sur l'inflation. Plus l'écart est important, plus cela leur coûte de l'argent.
On estime que la baisse du taux du livret A à 0,75% permettrait la construction de plus de 5 000 logements avec un gain de 200 millions d'euros sur le stock de la dette: négligeable ?


Ce n'est pas anodin d'avoir choisi un tel sujet: le livret A de par sa symbolique et son poids (psychologique) dans la société française n'est pas un compte d'épargne comme les autres.
Le débat actuel et qui revient chaque année montre bien les distorsions qui existent entre les réalités économiques que l'on peut expliquer avec pédagogie et les actes politiques qui souvent ne sont pas à la hauteur. Le temps n'est il pas venu de concilier les deux ?

[EDIT du 20/07]

La décision a été prise d'abaisser le taux du livret A à 0,75%. Une orientation qui semble juste et courageuse de la part de l'exécutif. Pour rappel, cela n'engendra qu'un impact de 65 centimes d'euros par mois pour un détenteur moyen.

[L'explication] 
Aujourd'hui, le décryptage porte sur l'impact de l'inflation. Elle se définit par une "hausse durable du niveau général des prix". Un produit qui vaut 100 en année N vaudra ainsi 105 en N+1 si l'inflation est de 5%.
Nous n'allons pas détailler toutes les causes et conséquences de l'inflation mais dans le cas présent, l'inflation a un impact sur la rémunération de l'argent que vous placerez sur votre livret A.
On distingue ainsi le taux nominal du taux réel: le taux nominal du livret A est de 1% mais le taux réel prend compte de l'inflation qui est déduite: ce serait ainsi actuellement 0,7% (1%-0,3%). C'est le taux réel auquel votre épargne est rémunéré.
Pendant que les prix augmentent dans l'économie du fait de l'inflation, l'argent que vous avez placé lui garde donc son "ancienne valeur" : il est donc important d'y faire attention !

mercredi 10 juin 2015

CDI, CDD: dites nous la vérité ! #25

Le contrat de travail est un thème plutôt d'actualité. Pour preuve, il fait partie intégrante des 18 mesures pour l'emploi dans les PME-TPE qu'a annoncé Manuel Valls ce mardi. 



Il existe en France différents types de contrats de travail dont les plus connus sont bien évidemment le CDI, le CDD et le contrat d'intérim mais il ne faut pas oublier les contrats d'apprentissage, de professionnalisation, les contrats à temps partiel ou encore les contrats de travail temporaire.
Bref, il existe une liste substantielle de contrats de travail qui doivent permettre à l'employeur de recruter selon ses besoins, la typologie de son entreprise, sa santé économique ou encore les perspectives qu'il a sur son activité.

Une confusion à éviter

J'aimerais commencer cet article par une simple observation: en fin d'année dernière, 86% des embauches se faisaient en France sous la forme d'un CDD comme nous le rappelait le ministère du travail.
- La première lecture de ce chiffre est certainement de dire qu'il est très élevé notamment du fait que taux était de 20 points inférieur dans les années 2000 ; un taux important d'embauches en CDD n'est pas un facteur très positif pour une économie puisqu'il peut être révélateur d'une peur des chefs d'entreprise à embaucher et donc d'une situation instable de l'environnement macro-économique: une absence d'embauche signifie presque automatiquement que les investissements n'ont pas été déclenché et que donc l'activité n'est pas en train de redémarrer.
- La seconde lecture qui est souvent réalisée consiste à conclure par un raccourci que près de 9 salariés sur 10 sont employés en CDD, et c'est évidemment faux ! Certes entre 1982 et 2012 la part des CDI dans l'emploi salarié est passé de 94% à 87% mais il n'en demeure pas moins la norme aujourd'hui encore et ce chiffre est stable depuis 10 ans. Ces 86% d'embauches en CDD traduisent certes une précarité de l'emploi mais également une explosion du nombre de contrats signés (24 millions en 2014) comme le signalait Emmanuel Lechypre cette semaine: si le nombre de contrats courts augmente significativement, la part relative des contrats longs (CDI) dans l'ensemble des contrats créés peut donc demeurer constante. Ainsi, si une personne réalise 10 CDD dans la même année, cela ne signifie pas pour autant que 10 personnes ont contracté un CDD : on parle bien d'embauches, de contrats et non de salariés !

Ce que les chefs d'entreprises veulent

Dans une situation où le taux de chômage flirte avec la barre des 10%, quoi de plus naturel que de demander directement à ceux qui créent l'emploi quels sont leurs freins ?
Justement, les chefs d'entreprise ne cessent de le marteler : tout ce dont ils ont besoin est de la stabilité, qu'elle soit fiscale ou au niveau des normes que on leur impose par exemple. Ainsi, Eric Delannoy (vice-président de Nous Citoyens) déclarait: "L'emploi, c'est une conséquence par rapport à un environnement favorable à faire du business".
Ces chefs d'entreprise souffrent souvent de la vision binaire de l'économie qui consisterait à favoriser soit les entreprises (offre) et donc indirectement les grands patrons, les actionnaires, soit les particuliers, les citoyens et donc les consommateurs (demande).
Cette vision quelque peu passéiste méconnait le fonctionnement réel de l'économie où comme le disait Helmut Schmidt, "Les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après-demain" et le gouvernement de Manuel Valls l'a bien compris en adoptant depuis quelques mois un discours plus en adéquation avec la réalité du terrain. Réaliser une politique de l'offre en aidant les entreprises ne se fait pas au détriment des salariés, des consommateurs, de vous et moi mais dans le but de créer de l'emploi, de la richesse afin de mieux la partager : c'est un cercle vertueux quand on veut bien faire l'effort de le comprendre.

CDI/CDD, comme un problème

Pour en revenir au contrat de travail, il y a quelques moi le premier ministre résumait bien la situation:

« Le fonctionnement du marché du travail n'est pas satisfaisant car il ne crée pas assez d'emplois, il génère des inégalités importantes entre, d'une part, des salariés très protégés en CDI et, d'autre part, des salariés très précaires en CDD et en intérim. » Manuel Valls



Depuis quelques mois germe l'idée de transformer le CDD et le CDI en un contrat de travail unique, solution notamment prônée par le prix Nobel d'économie Jean Tirole. L'objectif serait de faciliter l'accès à l'emploi en donnant de la sécurité aux salariés tout en permettant aux entreprises de mettre fin au contrat de travail plus facilement. Si les contours de ce nouveau contrat de travail se dessinent, plébiscité par de plus en plus d'économistes et par l'organisation patronale du MEDEF, c'est sans compter sur le refus catégorique de la plupart des syndicats et du parti au pouvoir. L'affaire n'est pas encore réglée ni engagée.

Une mesure pour contourner

Si s'attaquer de manière frontale à la question du contrat de travail est devenu presque mission impossible en France, le gouvernement emprunte des chemins de traverse pour faire tout de même avancer la situation: dans le catalogue de 18 mesures présenté mardi par le premier ministre figure ainsi une disposition visant le contrat de travail. En effet, comme mentionné dans la mesure n°4, il sera désormais possible de renouveler deux fois un CDD ou un contrat d'intérim (dans la limite de 18 mois) contre une fois jusqu'à présent. Une manière déguisée d'autoriser un chef d'entreprise à conserver un salarié même si il ne se sent pas prêt à lui offrir un contrat à durée indéterminée.

Si dans un récent sondage pour les Echos 45% des français interrogés étaient enclins à la "création d'un CDI avec facilitation de licenciement en cas de difficultés économiques de l'entreprise", ils étaient bien plus nombreux à être favorable à un allongement du CDD ou à la possibilité de le renouveler (64% dans les deux cas), une flexibilité du contrat de travail en somme.
Comme dans beaucoup de domaines, des réflexions mériteraient d'être menées. Seulement, qui dit réflexion implique un dialogue social et donc des syndicats. Le système actuel où les salariés sont très peu représentés par les syndicats et où les citoyens sont très peu représentés par les partis politiques bloque malheureusement toute tentative de réforme.

mardi 9 juin 2015

Retraites, la maison brûle #24

Dans un pré-rapport que s'est procuré les Echos, le Conseil d'orientation des retraites a  présenté un état des lieux des régimes de retraite ainsi que ses projections pour les années à venir. Tour d'horizon d'un sujet clé.


L'évocation du système des retraites français provoque généralement deux types de réactions: une indignation quand on évoque l'idée du projet d'une tentative de réforme ou alors un silence de cathédrale quand on n'a guère envie d'aborder cette question politiquement assez épineuse.
En la matière, tous les gouvernements sont passés par "leur réforme des retraites", François Fillon en 2003, Eric Woerth en 2010 ou encore Jean-Marc Ayrault en 2013.
Le problème de la réforme du système français des retraites est comme je viens de le montrer imputable à la gauche comme à la droite mais le dernier projet porté en 2013 par Marisol Touraine est assez emblématique. La ministre de la Santé (voir ci-dessous) s'est félicitée d'avoir assuré la survie du système par cette réforme qui prévoyait de passer la durée de cotisation de 41,5 ans à 43 ans à horizon 2035 tout en augmentant légèrement les cotisations patronales et salariales.
C'est en réalité surtout porté par la volonté d'assurer une retraite à 60 ans pour les personnes ayant eu une carrière longue (engagement électoral du président) que le gouvernement a réussi son coup politique.

Seulement on a appris moins d'un an après l'adoption de cette réforme que elle allait faire l'objet d'une remise à plat car son financement, bancal n'était déjà plus assuré: symptomatique de toutes les dernières "réformes" qui n'ont eu pour objectif que de repousser la question à défaut de régler vraiment la question.

Un système par répartition

Pour revenir aux fondamentaux, le système français des retraites fonctionne par répartition repose sur la solidarité inter-générationnelle, les actifs cotisant pour les retraités. Cela constitue le régime de base auquel s'ajoute une retraite complémentaire pour les salariés du privé gérée par l'ARRCO (pour les salariés) et l'AGIRC (pour les salariés cadres): ces deux organismes sont au coeur de l'actualité puisque l'on a récemment évoqué leur fusion ; ils n'auront en effet plus de ressources d'ici 2018 pour le premier et 2029 pour le deuxième.

Seulement, l'équilibre financier du système des retraites français n'est pas assuré. En 2012, les ressources de l'ensemble des régimes français de retraite atteignait 13,4% du PIB tandis que les dépenses étaient de 13,9%.
Oui vous avez bien lu, il y a plus de dépenses que de ressources ce qui n'est pas sans poser problème. Un facteur déterminant est le nombre important de personnes qui partent à la retraite chaque année ce qui diminue mécaniquement le rapport cotisant/retraité : il était de 4 pour 1 en 1960 et désormais de 1,4 cotisant pour une personne à la retraite.
Des trois principaux leviers, augmenter les cotisations (et donc baisser les salaires), baisser les pensions de retraite ou allonger la durée de cotisation, c'est ce dernier qui serait certainement le plus efficace même si politiquement difficilement applicable. A la lecture de ces éléments, il est incompréhensible d'entendre des velléités (démagogiques ?) d'abaisser par exemple l'âge de départ à la retraite même si la question de la pénibilité, souvent liée, doit être posée.

Un rapport très rose 

Source: les Echos
Du pré-rapport du Conseil d'Orientation des Retraites dont nous avons pu avoir la connaissance, on peut retenir un enseignement: "Le compte n'y est pas".
Pour aller un peu plus loin, le COR établit différents scénarios qui dépendent d'une part d'une prévision de chômage et d'autre part de l'évolution des revenus d'activité (ou salaires).
On ne connait pas encore les détails du rapport final qui sera rendu prochainement mais si l'on se concentre sur le scénario central qui a donc des chances d'être retenu, il y a de quoi être étonné.
En effet, il considère que les retraites seront à l'équilibre en 2030 compte tenu d'une croissance des revenus d'activité de 1,5% et d'un taux de chômage à 4,5%, soit le plein emploi !

On peut se demander quelle est la crédibilité d'un tel scénario, même central quand le taux de chômage est actuellement de 10% (et autour de 7, 8% de manière structurelle) qu'il ne baisse pas significativement.

Un déni systématique

Depuis des années donc, on refuse de prendre des mesures courageuses dans ce domaine en déclarant que la réforme effectuée a sauvé le système (même si l'on est convaincu du contraire) avant de refaire la même chose 3 ans plus tard: une bombe à retardement, il serait temps de changer les choses.
On oppose souvent ce système de retraite par répartition au système par capitalisation (ou par points) que l'on retrouve au moins partiellement dans des pays comme la Suède ou l'Allemagne: il consiste à cotiser pour sa propre retraite et non pour celle des autres, le capital ainsi mis de côté permettant de générer des revenus supplémentaires.
Le capital sera lui confié à des fonds de pension, organismes qui gèrent ces retraites par capitalisation et qui investiront ces sommes (sur les marchés financiers par exemple): les leçons des crises financières précédentes ont semble-t-il été retenues et permettent aux épargnants de ne pas perdre leur épargne en cas de faillite du fond en question et par la mise en place d'assurances. De plus cet argent peut être placé et utilisé pour alimenter l'économie réelle et donc la croissance de son pays !

Il faudra peut-être réfléchir à passer progressivement d'un système par répartition qui souffre de la configuration de la pyramide des âges et de conditions économiques moroses à un système par capitalisation, plus transparent et qui vient d'être décrit: de plus en plus d'experts se réunissent sur ce point même si les modalités divergent encore.

Réformer les retraites

La conclusion est donc sans appel: il faut réforme le système français en profondeur, le temps presse. Nous l'avons vu, de nombreux paramètres peuvent être ajustés ; en outre, il s'agit aussi de lever certaines questions tabous : dans un pays et avec un gouvernement qui prône l'équité entre les citoyens à tout bout de champ, comment accepter que la retraite d'un fonctionnaire soit calculée sur ses 6 derniers mois quand celle de son concitoyen qui évoluera dans le privé sera elle basée sur les 25 dernières années de carrière ? Quelle est la légitimité de régimes spéciaux (SNCF, RATP, marins, mines..) qui coûteront encore cette année 6,4 milliards d'euros à l'Etat ?

Espérons que sur cette question, le Conseil d'Orientation des Retraites saura être plus réaliste devant les défis qui sont les nôtres et que les responsables politiques sauront être à la hauteur de ces enjeux. Enfin, ils pourront affirmer: nous avons réformé, bien réformé. Nous ne pourrons que les en féliciter.

samedi 30 mai 2015

Faut-il prélever l'impôt sur le revenu à la source ? #23

Evoqué sous la présidence de Jacques Chirac, puis de Nicolas Sarkozy et dernièrement dans l'engagement n°14 du candidat et désormais président Francois Hollande, la simplification du prélèvement de l'impôt sur le revenu semble revenir au devant de la scène. 
Toujours envisagé, jamais appliqué, la donne a-t-elle changé ?


Depuis quelques jours, une nouvelle mesure fait son chemin au sein de l'exécutif et de la majorité actuelle ; soutenu par la motion A (défendant la politique de François Hollande) qui est sortie en grand vainqueur du congrès du Parti Socialiste, le prélèvement à la source de l'impôt sur le revenu pourrait être une des dernières "réformes" du quinquennat.
La France en la matière fait figure d'exception: avec Singapour et la Suisse, elle est l'un des derniers pays de l'OCDE a ne pas avoir encore appliqué le prélèvement à la source de l'impôt sur le revenu quand ce dernier est en place depuis 1917 au Canada, 1925 en Allemagne ou encore 1943 aux Etats-Unis !

Source: PLF 2014, via le Parisien
De quoi parle-t-on ? Il me semble bon de faire un peu de pédagogie pour aborder le sujet.
En France, on distingue 3 types de prélèvements obligatoires:
- Les impôts, qu'ils soient directs (Impôt sur le revenu, impôt sur les sociétés...) ou indirects (TVA, droits de douane…)
- Les cotisations sociales, qui financent la sécurité sociale: elles sont salariales (pour passer du brut au net) ou patronales.
- Les taxes fiscales, versées contre la fourniture d'un service.

Le taux de prélèvement obligatoire en France est un des plus élevés des pays de l'OCDE puisque il aurait atteint 46,2% du PIB en 2013 (deuxième position derrière le Danemark).



On peut tout d'abord observer que 90% des recettes de l'Etat sont issues des recettes fiscales (voir ci-dessus).
Si l'on se concentre sur l'impôt sur le revenu qui va nous intéresser aujourd'hui, on constate que son poids dans l'économie est relativement faible (3% du PIB) par rapport à d'autres pays comme les Etats-Unis (10%) ou la Grande-Bretagne (13%).
Comme l'indiquait cette semaine l'ancien ministre Thierry Breton, 90% des français qui paient l'impôt ont un taux moyen qui s'élève entre 0 et 10% avec une moyenne à 5-6% et 70% des revenus de cet IR sont issus des 10% des contribuables aux revenus les plus élevés. Voilà pour la photo.

Qu'est ce que le prélèvement à la source ?

C'est un mode de recouvrement de l'impôt qui serait directement ponctionné par un tiers payeur (un employeur par exemple) au moment du versement des revenus.
La France est un des derniers pays à ne pas avoir appliqué ce système pour son impôt sur le revenu ; cependant, c'est déjà le cas pour la CSG, la CRDS ou encore les cotisations sociales (bien que ce ne soit pas un impôt) et qui sont directement prélevées sur votre bulletin de salaire. De ce fait, 73% des contribuables sont déjà mensualisés en France.

Si cela ne changera pas l'impôt sur le revenu que vous payez chaque année, c'est bien uniquement la modalité de prélèvement de celui-ci qui sera nouvelle: vous serez ainsi prélevé chaque mois directement sur votre salaire brut avec le seul ajout d'une ligne sur votre bulletin de salaire.
Cela a pour avantage de vous faire connaitre directement le revenu disponible et donc d'éviter cette "épargne de précaution" qui est chaque année constituée en vue du paiement annuel de l'impôt sur le revenu. En cas de baisse substantielle de votre revenu d'une année sur l'autre par exemple, la retenue à la source vous permet d'éviter ce décalage d'une année et ainsi de mieux ajuster le paiement de l'impôt en fonction du revenu perçu.

Dans la série des désavantages ou des complexités, plusieurs questions demeurent sans réponse:

- Comment mettre en place le dispositif ?
Prenons un exemple: nous sommes en 2015, vous payez votre impôt sur les revenus de l'année 2014. En janvier 2016, si le prélèvement à la source rentre en application, vous allez payer vos impôts directement sur vos revenus du mois: que fait-on des revenus 2015 qui n'auront pas été taxés ?
En clair, soit le contribuable se verra imposé deux fois la même année, soit l'Etat mettra en place ce que l'on appelle une année blanche, c'est à dire qu'il ne percevrait pas d'impôts cette année là. A l'heure de difficultés budgétaires, on imagine mal ce scénario se réaliser même si on avait estimé il y a quelques années que 25 à 30 milliards d'euros pourraient être ainsi injectés dans la consommation.
De plus, le système serait baisé car, un citoyen avisé sachant qu'il ne serait pas taxé sur ces revenus aurait facilement fait de chercher à les maximiser, à réaliser des plus-values n'ayant pas besoin de les déclarer. Le sujet est donc épineux.

- Pour quelle confidentialité ?
Vous l'aurez compris, la France fait figure d'exception dans bien des domaines et la fiscalité n'y échappe pas ! En matière d'impôt sur le revenu, le quotient familial est appliqué depuis 1945 en France et permet de diminuer ses impôts, de bénéficier de certaines aides sociales en fonction du nombre de personnes qui composent le foyer fiscal. Par exemple, un couple sans enfant dont les revenus seraient de 50.000€ par an devrait s'acquitter d'un impôt supérieur à celui d'un couple qui dispose des mêmes revenus mais avec deux enfants (et donc des parts fiscales supplémentaires). Le montant de l'impôt varie donc selon la composition du foyer fiscal, d'éventuels revenus complémentaires ou ceux du conjoint.
Si c'est l'administration fiscale qui jusqu'à présent connaissait ces informations, la mise en place d'un prélèvement à la source impliquerait que le tiers-payeur (et en l'occurence l'employeur) ait à sa disposition toutes ces informations puisqu'elles seraient renseignées sur le bulletin de paie pour calculer directement l'impôt. On peut donc imaginer que certains négociations (augmentations salariales) soient baisées de ce fait.

Une solution en vue ?

Il existe déjà une solution qui permettrait de répondre à ces questions et notamment celle relative à la confidentialité; elles ont été développées dans un rapport du conseil des prélèvements obligatoires établi en 2012 ; la solution est ce qu'on appelle le taux synthétique. Il s'agit pour l'administration fiscale, au lieu de laisser l'employeur procéder au calcul du montant de l'impôt, de directement lui indiquer un taux moyen d'imposition auquel serait assujetti le salarié: ainsi, il n'y aurait plus de problème de confidentialité puisque ce taux synthétique (ou taux moyen d'imposition) ne serait pas transparent, sur la composition du foyer fiscal et des revenus par exemple.
Concernant la mise en place du dispositif, la solution la plus probable demeure celle d'un lissage avec une entrée en vigueur progressive.

Voir plus large ?

Ce que l'on observe tout d'abord, c'est que cette mesure semble faire consensus dans la classe politique et chez les analystes, il faut donc s'en réjouir.
On peut néanmoins avec un peu de recul remarquer qu'il ne s'agit en aucun cas d'une réforme de fond, comme bien souvent malheureusement. En effet, quelle est aujourd'hui la priorité des français ? Est-elle de payer ses impôts différemment ou de moins en payer ?
Cette mesure pourrait être unanimement louée si elle était vraiment partie prenante d'une vision plus globale avec une réforme de la fiscalité en l'occurence !

Cette "réforme" s'inscrit donc dans la lignée de la modernisation de l'impôt sur le revenu qui est par exemple de plus en plus prélevé via une déclaration en ligne (36% de télédéclarants en 2014).
Ceci ne doit pas nous faire oublier que la fiscalité a besoin d'être réformée en France: l'impôt sur le revenu est à ce titre emblématique. Non seulement il rapporte très peu, mais il est payé par un petit nombre de personnes qui le vivent très mal: si l'on devait donner la définition d'un mauvais impôt, elle serait toute trouvée.
La logique de réduire l'assiette de l'impôt sur le revenu (de moins en moins de français le paient) tout en augmentant son taux est un non-sens absolu. Pourquoi ne pas imaginer faire payer l'impôt à tous les français, même avec un montant symbolique de 1€ ? En effet, il est difficile d'obtenir un consentement à l'impôt si ce dernier n'est payé que par moins de la moitié des foyers fiscaux.
La question principale est le sens que l'on veut donner à cet impôt: réalisons nous assez à quel point le système social français est l'un des plus généreux du monde ? Quand tout cela devient un dû, c'est que le sens de l'impôt tend à disparaitre et cela constitue une véritable bombe à retardement.
Le prélèvement à la source rend le paiement de l'impôt plus routinier, indolore, inaperçu et il peut contribuer à cette perte de sens: "Est-ce que l'on veut que les gens voient qu'ils paient l'impôt ou pas?" résumait ainsi Jean-Marc Daniel.

Avec un des taux de prélèvement obligatoire les plus élevés au monde, la France fait figure d'exception: exception quand il a été décidé de spolier les hauts revenus en les taxant à 75% avant de revenir sur cette décision idéologique, exception quand la fiscalité incite les entrepreneurs à aller développer leur business à l'étranger en n'encourageant pas la prise de risque, exception quand on affiche régulièrement l'ambition de taxer les revenus du capital à la même hauteur que les revenus du travail.
Je m'arrêterai peut-être sur cette dernière ; peu connue du "grand public", elle est assez révélatrice des non-sens économiques qui peuvent encore avoir lieu aujourd'hui: tout d'abord, le capital est un stock et le travail un flux : ils sont donc de nature différente. Ensuite, le capital (dans le sens de ressource) résulte d'une épargne et donc d'un travail déjà réalisé et taxé et ce système revient donc à une sur-taxation.
De plus, la fiscalité du capital quand elle est attractive permet de récompenser le risque: n'est ce pas normal de rémunérer l'entrepreneur qui va mettre toutes ses économies dans sa nouvelle entreprise en courant le risque de tout perdre ?

Le Ministre de l'Economie s'était à ce sujet montré comme à son habitude très lucide dans une récente interview à l'Usine Nouvelle:

"Nous avons une force : notre capacité entrepreneuriale et nos grands groupes. Ces derniers sont en train de partir, car notre politique fiscale leur est devenue inadaptée. C’est pour cela que je porte la tête haute notre réforme sur les actions de performance qui nous remet dans les standards européens. Sinon, vous n’aurez plus un comex en France, le directeur financier sera à Londres, le PDG à Hongkong… Seules resteront les façades du CAC 40, il n’y aura plus personne dans les bureaux. Et nous n’attirerons plus d’entreprises étrangères en France." Emmanuel MACRON

L'esprit d'entreprise qui est en train d'émerger de manière spectaculaire dans notre pays doit être encouragé: c'est le futur de notre pays ! La fiscalité ne doit donc plus être dissuasive mais juste. Le prélèvement à la source semble être une mesure cohérente, reste à savoir si elle ne sera pas utilisée à des fins électorales: la France ne peut plus attendre.

vendredi 22 mai 2015

Apprentissage, le bon remède ? #22

La question du chômage est brûlante en France. Années après années, aucun gouvernement ne semble avoir trouvé la solution. Faut-il se résigner ? François Mitterrand avait-il vu juste en déclarant en 1993: "Dans la lutte contre le chômage, on a tout essayé" ?



D'emblée je vais vous apporter la réponse: non le chômage n'a rien d'une fatalité ! Vous ne me croyez pas ? Laissez moi vous convaincre ! Vous êtes rassurés ? Continuons à dérouler l'histoire.
Il s'agit maintenant de la regarder avec lucidité et courage et vous l'aurez compris, ce ne sont pas les qualités que l'on prêterait instinctivement à nos gouvernants, spécialement sur ces questions.
Le fait est que le chômage en France peut revêtir un aspect volontaire ; il ne s'agit pas de provocation mais d'un constat partagé par de plus en plus d'analystes et d'économistes: oui, la France aurait une préférence pour le chômage !
Nicolas Bouzou expliquait dans une récente tribune que l'on "préfère supporter les inconvénients du chômage de masse plutôt qu’accepter les réformes qui permettraient de revenir au plein-emploi". Cette analyse se vérifie d'année en année avec une incapacité structurelle de nos gouvernements à prendre, non pas seulement des mesures conjoncturelles mais aussi des mesures structurelles visant à faire sauter durablement les freins à l'emploi: la loi Macron, le pacte de Responsabilité, le CICE vont certes dans le bon sens mais jamais cela ne remettra durablement la France sur le chemin de l'emploi, de la croissance, du bien-être des français et tout le monde le sait. 

Quels sont les maux français ?

Est-il possible d'identifier quels sont les maux dont souffre la France ? Ils peuvent être détaillés en quatre ensembles :
- Rupture et complexité : les entrepreneurs français expriment une peur d'embaucher à cause notamment de contraintes liées au contrat de travail (complexité, lourdeur administrative), à la difficulté de licencier: 70% d'entre eux se trouvent dans cette situation selon un sondage Opinion Way.
- Coût du travail : il est trop lourd en France où le coût horaire est globalement 10% plus élevé qu'en Allemagne; un niveau de charges patronales qui réduit le salaire net du travailleur et augmente celui que paye l'employeur. Si certaines politiques sont allées dans le bon sens (CICE..), il faudrait baisser massivement ce niveau de prélèvements. La question du SMIC mériterait elle-aussi d'être abordée puisque par son niveau relativement élevé pour les non-qualifiés constitue une barrière à l'entrée du marché du travail. Cela renvoie à la question plus large du contrat de travail.
- Formation professionnelle : elle a pour mérite de faire l'unanimité mais pas forcément pour des raisons très louables: les 32 milliards alloués à la formation professionnelle sont un gâchis considérable: ils sont très mal orientés (10% seulement bénéficient aux chômeurs) et loin d'être efficaces, particulièrement quand on considère les chiffres de l'emploi.
- Indemnités chômages : c'est un débat que le gouvernement a tenté d'ouvrir au début d'année: faut-il rendre ces allocations dégressives en fonction du temps ? La France a le vilain défaut de ne pas s'intéresser à ce qui se passe (et réussit) chez ses voisins: on touchera ainsi le chômage si l'on a travaillé 4 mois au cours des 28 derniers en France contre 1 an au cours des 24 derniers en Allemagne, où les indemnités sont plafonnées à 2215€ contre 6165€ ici. Des pistes intéressantes ?

L'alternance en solution ?

Vous comprendrez qu'après avoir dressé ces constats, difficile de croire qu'on ne peut rien faire pour améliorer la situation de l'emploi !
Un coup de marteau est venu enfoncer un peu plus l'enclume que représente l'échec de ces politiques d'emploi en France : en effet, la semaine dernière ont été publiées les entrées en apprentissage: elles ont plongé de 13,2% au premier trimestre par rapport à la même période en 2014.
Certes la fin d'année est plus susceptible de voir le nombre de contrats signés augmenter mais c'est un véritable signal d'alarme, d'autant plus que ces entrées sont en baisse depuis plusieurs années (-8% en 2013, -3% en 2014) et la perspective d'atteindre l'objectif du gouvernement (500.000 apprentis en 2017) semble bien lointaine.

Pourquoi parler de l'alternance ? Parce que le principal problème aujourd'hui est celui de la qualification, et les débats sur le projet de réforme du collège le montrent bien : au delà de 1,5 SMIC (le salaire moyen), le taux de chômage en France est de 5% soit presque le plein emploi !
Oui mais voilà, 10% à 15% des jeunes arrivent en 6ème sans savoir lire (on ne parle même pas des autres fondamentaux) et ils sont 150.000 à sortir chaque année du système scolaire…sans rien.
A cet égard, nul doute qu'il y a besoin de mener une réflexion sur l'école au sens large, pas seulement sur le collège: une étude du collège de France a montré que à la fin de la maternelle, on sait déjà à 80% quels sont les élèves qui vont lâcher plus tard. Dans cette perspective, l'alternance constitue la voie royale pour permettre à ces jeunes d'acquérir des compétences afin de pouvoir mieux intégrer le marché de l'emploi.

Une étude intéressante sur le sujet
L'institut Montaigne a récemment publié une étude intéressante sur ce sujet de l'apprentissage.
S'intéressant particulièrement au modèle allemand, il dresse ce triple constat :
- Il y a 3 fois plus d'apprentis en Allemagne qu'en France.
- Le coût d'un apprenti est 3 fois plus élevé en France qu'en Allemagne (9000€ contre 3000€).
- Le taux de chômage des jeunes est 3 fois moins important outre-Rhin: 7,5% contre 23,8 dans l'Hexagone.

Même si les deux systèmes sont différents, ces chiffres sont relativement marquants et comme le montre le graphique ci-dessus, il est intéressant de prêter attention aux pays qui montrent des résultats convaincants; dans ces derniers, le lien entre apprentissage et emploi des jeunes semble bien établi.
Parmi les raisons du "succès" de l'apprentissage en Allemagne, Bertrand Martinot qui a conduit cette étude identifie plusieurs raisons : un système scolaire qui oriente les jeunes vers la voie professionnelle dès l'âge de 12 ans, une organisation plus claire, efficace en Allemagne avec une meilleur coopération entre acteurs.
C'est donc sans surprise que l'économiste encourage un changement en France avec des filières de pré-apprentissage dès le collège, une plus grande importance donnée aux régions et des contraintes juridiques allégées. C'est ainsi que Jean-Claude Bourrelier (PDG de Bricorama) déclarait également:  "Ainsi, non content d'augmenter chaque année les impôts, le gouvernement finit de démotiver les chefs d'entreprises avec des tracasseries administratives qui frisent la démence."

Des blocages à l'apprentissage

En France, les blocages sont plus larges et l'on peut dire que l'apprentissage est en crise: il souffre d'un problème de reconnaissance, étant considéré comme une "voie de garage" quand il est plus valorisé, au même titre que les métiers manuels en Allemagne où il représente un véritable accès à l'emploi. L'exemple de Jürgen Schrempp ancien patron de Daimler ayant commencé en tant que mécano-technicien est à ce titre assez emblématique. 
Outre ce problème culturel, il existe encore aujourd'hui une opposition entre l'école et l'entreprise, deux mondes qui n'arrivent pas à communiquer; trop de préjugés sont encore présents et l'entreprise qui est au coeur de l'économie (qui créé les emplois, la richesse, la croissance?) est souvent décriée. Un dispositif récent comme les emplois aidés développé par Francois Hollande et consistant à subventionner un emploi représente ainsi une concurrence indirecte aux contrats d'apprentissage.
Enfin, c'est aussi la responsabilité du chef d'entreprise de s'engager dans ce processus, de manière financière parce qu'il se peut que l'investissement (d'un apprenti) ne soit pas rentable mais également humainement pour former un jeune afin d'en faire un excellent collaborateur.

Il est malheureux que l'apprentissage au même titre que les politiques d'emploi soit aujourd'hui pris en otage dans des considérations politiques. On parle plus d'inverser la courbe du chômage, de commencer a avoir une ébauche de croissance, de respecter les règles de déficit pour lesquelles l'on s'est engagé que de vraiment prendre des initiatives afin d'améliorer durablement une situation plus qu'instable: on se bat sur des mots, les actions elles manquent.

Revaloriser ces métiers, les considérer comme une voie normale et non pas une voie d'excellence comme on peut souvent l'entendre dans les médias, appliquer une vraie stratégie, vision autour de cette thématique plutôt que de simplement ajuster des budgets en faisant comme si la question avait été réglée : voilà la démarche à suivre !
Une étude américaine a estimé que, d'ici 20 ans, 47% de nos métiers seront remplacés par des robots ou par une forme d'automatisation. Si l'on ajoute à cela la révolution numérique que nous sommes en train de vivre avec l'explosion du Big Data, ajuster les qualifications, nos capacités pour répondre aux besoins de l'économie et aux emplois de demain sera une nécessité. Les challenges sont énormes.

L'apprentissage sera-t-il la solution à tout cela ? Certainement pas totalement mais il contribuera largement à ajuster, à équilibrer "l'offre et la demande".
Encourager l'apprentissage, c'est donner une chance à tous quand l'école de la République est aujourd'hui championne des inégalités scolaires, c'est dire à la jeunesse que l'on croit en elle et qu'on lui fait confiance. A ce titre, le dernier ouvrage de Philippe Dessertine a vu juste : "En tout espoir de cause, le monde de demain a déjà commencé".


Note: Apprentissage ou Alternance ?
En réalité, ces notions recouvrent une même réalité: on parle d'apprentissage en général et l'on identifie deux types de contrat : le contrat d'apprentissage et le contrat de professionnalisation. Le premier relève de la formation initiale tandis que le second se déroule dans le cadre d'une formation continue. Les autres différences relèvent de considérations plus techniques.